Extraits de Fragments d'un enseignement inconnu, Ouspensky [sur les enseignements de Gurdjieff], Éditions Stock
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Les hommes sont des machines
[...] Les hommes sont des machines, et de la part de machines on ne saurait attendre rien d'autre que des actions machinales.

Peut-on cesser d'être une machine?
Je demandai :

Un homme peut-il cesser d'être une machine?
— Ah! c'est toute la question, dit G. Si vous en aviez posé plus souvent de pareilles, peut-être nos conversations auraient-elles pu nous mener quelque part. Oui, il est possible de cesser d'être une machine, mais pour cela, il faut avant tout connaître la machine. Une machine, une machine réelle, ne se connaît pas elle-même et elle ne peut pas se connaître. Quand une machine se connaît, elle a cessé dès cet instant d'être une machine ; du moins, n'est-elle plus la même machine qu'auparavant. Elle commence déjà d'être responsable pour ses actions.

— Cela signifie, selon vous, qu'un homme n'est pas responsable de ses actions?
Un homme — il souligna ce mot — est responsable. Une machine n'est pas responsable.

On ne fait rien ; tout arrive
[...] Mais à vrai dire, personne ne fait rien et personne ne peut rien faire. C'est la première chose qu'il faut comprendre. Tout arrive. Tout ce qui survient dans la vie d'un homme, tout ce qui se fait à travers lui, tout ce qui vient de lui — tout cela arrive. Et cela arrive exactement comme la pluie tombe, parce que la température s'est modifiée dans les régions supérieures de l'atmosphère, cela arrive comme la neige fond sous les rayons du soleil, comme la poussière se lève sous le vent.

« L'homme est une machine. Tout ce qu'il fait, toutes ses actions, toutes ses paroles, ses pensées, ses sentiments, ses convictions, ses opinions, ses habitudes, sont les résultats des influences extérieures, des impressions extérieures. De par lui-même un homme ne peut pas produire une seule pensée, une seule action. Tout ce qu'il dit, fait, pense, sent — tout cela arrive. L'homme ne peut rien découvrir, il ne peut rien inventer. Tout cela arrive.
« Mais pour établir ce fait, pour le comprendre, pour se convaincre de sa vérité, il faut se libérer des milliers d'illusions sur l'homme, sur son être créateur, sur sa capacité d'organiser consciemment sa propre vie, et ainsi de suite. Rien de tel n'existe. Tout arrive — les mouvements populaires, les guerres, les révolutions, les changements de gouvernement, tout cela arrive. Et cela arrive exactement de la même façon dont tout arrive dans la vie de l'homme individuel. L'homme naît, vit, meurt, construit des maisons, écrit des livres, non pas comme il le désire, mais comme cela arrive. Tout arrive. L'homme n'aime pas, ne hait pas, ne désire pas — tout cela arrive.
« Mais aucun homme ne vous croira jamais, si vous lui dites qu'il ne peut rien faire. Rien ne peut être dit aux gens de plus déplaisant, de plus offensant. C'est particulièrement déplaisant et offensant parce que c'est la vérité, et que personne ne veut connaître la vérité.
[...] En vérité cependant, tout est fait de la seule manière possible. Si une seule chose pouvait être faite différemment, tout pourrait devenir différent. Et alors peut-être n'y aurait-il pas eu la guerre.
« Essayez de comprendre ce que je dis : tout dépend de tout, toutes les choses se tiennent, il n'y a rien de séparé. Tous les événements suivent donc le seul chemin qu'ils puissent prendre. Si les gens pouvaient changer, tout pourrait changer. Mais ils sont ce qu'ils sont, et par conséquent les choses, elles aussi, sont ce qu'elles sont. »
C'était très difficile à avaler.
— N'y a-t-il rien, absolument rien, qui puisse être fait? demandai-je.
— Absolument rien.
— Et personne ne peut rien faire?
— C'est une autre question. Pour faire, il faut être.

La prison
G. devait revenir souvent sur cet exemple de la « prison » et de l' « évasion de la prison ». C'était parfois le point de départ de tout ce qu'il disait et il aimait à souligner que chaque prisonnier peut un jour rencontrer sa chance d'évasion, à condition toutefois qu'il sache se rendre compte qu'il est en prison. Mais aussi longtemps qu'un homme [...] se croit libre, quelle chance pourrait-il avoir? Nul ne peut aider par la force à la délivrance d'un homme qui ne veut pas être libre, qui désire tout le contraire. La délivrance est possible, mais elle ne saurait l'être que comme résultat de labeurs prolongés, de grands efforts et, par-dessus tout, d'efforts conscients vers un but défini.


Connais-toi toi-même
[...] "Connais-toi toi-même" se réfère à la nécessité de connaître sa propre machine, la "machine humaine". La structure de la machine est plus ou moins la même chez tous les hommes ; c'est donc cette structure que l'homme doit étudier d'abord, c'est-à-dire les fonctions et les lois de son organisme. Dans la machine humaine tout est lié, une chose dépend à ce point d'une autre, qu'il est tout à fait impossible d'étudier une fonction quelconque sans étudier toutes les autres. La connaissance d'une partie requiert la connaissance de l'ensemble. Connaître l'ensemble dans l'homme est possible, mais cela exige beaucoup de temps et de travail ; cela exige surtout l'application de la bonne méthode, et, chose non moins nécessaire, la juste direction d'un maître.


Observer ses habitudes
« Puis, l'observation devra porter sur les habitudes en général. Tout homme est un tissu d'habitudes, bien que le plus souvent il ne s'en rende nul compte [...]


Rappel de soi
« [...] Vous vous oubliez toujours, vous ne vous souvenez jamais de vous-mêmes. Vous ne vous sentez pas vous-mêmes : vous n'êtes pas conscients de vous-mêmes. En vous, "ça observe", ou bien "ça parle", "ça pense", "ça rit" ; vous ne sentez pas : "c'est moi qui observe, j'observe, je remarque, je vois." Tout se remarque tout seul, se voit tout seul... Pour arriver à vraiment s'observer, il faut tout d'abord se rappeler soi-même. [...] Seuls les résultats obtenus pendant le rappel de soi ont une valeur. Autrement, vous n'êtes pas dans vos observations. Et en ce cas-là, quelle peut être leur valeur?
 
Nous vivons dans le sommeil
Je disais qu'un fait d'une importance prodigieuse avait échappé à la psychologie occidentale, à savoir : que nous ne nous rappelons pas nous-mêmes, que nous vivons, agissons et raisonnons dans un profond sommeil, dans un sommeil qui n'a rien de métaphorique, mais qui est absolument réel ; et cependant, que nous pouvons nous rappeler nous-mêmes si nous faisons des efforts suffisants — que nous pouvons nous éveiller.
 
Le principal obstacle
« Pour la grande majorité des gens, même cultivés et pensants, le principal obstacle sur la voie de l'acquisition de la conscience de soi, c'est qu'ils croient la posséder ; en d'autres termes, ils sont tout à fait convaincus d'avoir déjà conscience d'eux-mêmes et de posséder tout ce qui accompagne cet état : l'individualité, dans le sens d'un "Moi" permanent et immuable, la volonté, la capacité de faire, et ainsi de suite. Or il est bien évident qu'un homme ne verra pas l'intérêt d'acquérir par un long et difficile travail une chose que, dans son opinion, il possède déjà. Au contraire, si vous lui dites, il pensera soit que vous êtes fou, soit que vous tentez d'exploiter sa crédulité pour votre profit personnel.

Le début du travail intérieur
« Tant qu'un homme se considère lui-même comme une seule personne, il restera toujours tel qu'il est. Son travail intérieur débute à cet instant où il commence à éprouver en lui-même la présence de deux hommes. L'un est passif et le plus qu'il puisse faire est d'observer et d'enregistrer ce qui lui arrive. L'autre, qui se nomme lui-même "moi", qui est actif et parle de lui à la première personne, n'est en réalité que "Ouspensky", "Petroff" ou "Zacharoff".

Essence et personnalité
« Rappelons que l'homme est constitué de deux parties: essence et personnalité. L'essence dans l'homme est ce qui est à lui. La personnalité dans l'homme est ce qui n'est pas à lui. "Ce qui n'est pas à lui" signifie : ce qui lui est venu du dehors, ce qu'il a appris ou ce qu'il reflète ; toutes les traces d'impressions extérieures laissées dans la mémoire et dans les sensations, tous les mots et tous les mouvements qui lui ont été enseignés, tous les sentiments créés par imitation, tout cela est "ce qui n'est pas à lui", tout cela est la personnalité.

Connais-toi toi-même : l'éveil
« [...] Naître n'est qu'un autre mot pour désigner le commencement d'une nouvelle croissance de l'essence, le commencement de la formation de l'individualité, le commencement de l'apparition d'un "Moi" indivisible.
« Mais pour être capable d'y atteindre, ou tout au moins de s'engager sur cette voie, l'homme doit mourir ; cela veut dire qu'il doit se libérer d'une multitude de petits attachements et d'identifications qui le maintiennent dans la situation où il se trouve actuellement. Dans sa vie, il est attaché à tout : attaché à son imagination, attaché à sa stupidité, attaché même à ses souffrances — et plus encore peut-être à ses souffrances qu'à autre chose. Il doit se libérer de cet attachement. L'attachement aux choses, l'identification aux choses, maintiennent vivants dans l'homme un millier de "moi" inutiles. Ces "moi" doivent mourir pour que le grand Moi puisse naître. Mais comment peuvent-ils être amenés à mourir? Ils ne le veulent pas. C'est ici que la possibilité de s'éveiller vient à notre aide. S'éveiller signifie réaliser sa propre nullité, c'est-à-dire réaliser sa propre mécanicité, complète et absolue, et sa propre impuissance, non moins complète, non moins absolue. Mais il ne suffit pas de le comprendre philosophiquement, avec des mots. Il faut le comprendre avec des faits simples, clairs, concrets, avec des faits qui nous concernent. Lorsqu'un homme commence à se connaître un peu, il voit en lui-même bien des choses qui ne peuvent pas ne pas l'horrifier. Tant qu'un homme ne se fait pas horreur, il ne sait rien sur lui-même.
« Un homme a vu en lui-même quelque chose qui l'horrifie. Il décide de s'en débarrasser, de s'en purger, d'en finir. Quelque efforts qu'il fasse cependant, il sent qu'il ne le peut pas, que tout demeure comme auparavant. C'est là qu'il verra son impuissance, sa misère et sa nullité ; ou encore, lorsqu'il commence à se connaître lui-même, un homme voit qu'il ne possède rien, c'est-à-dire que tout ce qu'il a regardé comme étant à lui, ses idées, ses pensées, ses convictions, ses habitudes, même ses fautes et ses vices, rien de tout cela n'est à lui : tout a été pris n'importe où, tout a été copié tel quel. L'homme qui sent tout cela peut sentir sa propre nullité. Et en sentant sa nullité, un homme se verra tel qu'il est en réalité, non pas pour une seconde, non pas pour un moment, mais constamment, et il ne l'oubliera jamais.
« Cette conscience continuelle de sa nullité et de sa misère lui donnera finalement le courage de "mourir", [...] et de renoncer positivement [...] à tous ces aspects de lui-même qui ne présentent aucune utilité du point de vue de sa croissance intérieure, ou qui s'y opposent. Ces aspects sont, avant tout, son "faux Moi", et ensuite toutes ses idées fantastiques sur son "individualité", sa "volonté", sa "conscience", sa "capacité de faire", ses pouvoirs, son initiative, ses qualités de décision, et ainsi de suite.
[...]
« Avant tout, il faut comprendre que le sommeil dans lequel existe l'homme n'est pas un sommeil normal, mais hypnotique. L'homme est hypnotisé, et cet état hypnotique est continuellement maintenu et renforcé en lui. Tout se passe comme s'il y avait certaines "forces" pour lesquelles il serait utile et profitable de maintenir l'homme dans un état hypnotique, afin de l'empêcher de voir la vérité et de réaliser sa situation.
[...]
« Faute de réaliser pleinement la difficulté de l'éveil, il est impossible de comprendre la nécessité d'un long et dur travail d'éveil.
« En règle générale, que faut-il pour éveiller un homme endormi? Il faut un bon choc. Mais lorsqu'un homme est profondément endormi, un seul choc ne suffit pas. Une longue période de chocs incessants est nécessaire. Par conséquent il faut quelqu'un pour administrer ces chocs. [...]
« Donc, pour s'éveiller, il faut toute une conjugaison d'efforts. Il est indispensable qu'il y ait quelqu'un pour réveiller le dormeur, il est indispensable qu'il y ait quelqu'un pour surveiller le réveilleur, il faut avoir des réveille-matin, et il faut aussi en inventer constamment des nouveaux.
« Mais pour mener à bien cette entreprise et obtenir des résultats, un certain nombre de personnes doivent travailler ensemble.
« Un homme seul ne peut rien faire.

Croissance intérieure
« Il n'y a pas, et il ne peut y avoir, d'initiation extérieure. En réalité, chacun doit s'initier soi-même. Les systèmes et les écoles peuvent indiquer les méthodes et les voies, mais aucun système, aucune école ne peut faire pour l'homme le travail qu'il doit faire lui-même. Une croissance intérieure, un changement d'être, dépendent entièrement du travail qu'il faut faire sur soi.
Publié dans : GURDJIEFF
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